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L’art inclusif, nouveau conformisme des élites culturelles

Dans cet essai incisif, Isabelle Barbéris analyse la diffusion dans le monde de l’art contemporain — et plus particulièrement des arts de la scène dont elle est spécialiste —  d’un « politiquement correct » prenant la forme d’une ethnicisation de la question de la diversité. Au cœur d’une partie des institutions culturelles s’est installé une approche intersectionnelle de la diversité, dans une version ethno-différentialiste, qui vise à faire de l’art, un moyen de rendre visible les dominés, victimes des discriminations systémiques. Cette optique conduit à « un nouvel académisme anticulturel » qui tend à anéantir l’idée même de représentation au profit d’un droit à être représenté et un culte de la visibilité, s’inscrivant parfaitement dans la culture individualiste et de la performance du capitalisme contemporain. Au nom de la déconstruction des normes, il produit ses propres normes via des metteurs en scène transformés en managers du symbolique, érigeant des figures racialisées de victimes et de bourreaux, dans une vision du monde binaire opposant le bien au mal, la fraternité à la haine, etc. 

La scène critique et réflexive des années 1960 d’une Ariane Mnouckine ou d’un Patrice Chéreau a cédé la place, à partir des années 1980, au nom d’une conception plus horizontale de l’art, à une scène faisant place à la participation de « vrais gens », de témoignages nus, chacun jouant son propre rôle, à l’image des pièces d’un Mohamed El Khatib, en s’alignant sur la tendance des industries culturelles. Le paradoxe est que cet hypernaturalisme qui entend rendre hommage aux « vrais gens » ne fait souvent que réactiver et consolider les stéréotypes que l’on prétend abolir. Dans cet univers où il s’agit d’être le regardé et le regardant, à la fois l’auteur et le sujet de la représentation, l’œuvre n’a plus de valeur en dehors de l’appartenance de son créateur forcé de s’exprimer « en tant que ». Il s’ensuit une privatisation de la représentation qui finit par interdire tout regard extérieur potentiellement critique, renvoyé à la Réaction ou la fachosphère, et à priver le spectateur de son activité d’interprète. À mesure qu’il se veut inclusif et participatif, l’art devient de plus en plus hermétique à la contradiction et détruit tout cadre délibératif contradictoire, la représentation étant réduite à un espace d’affrontement entre groupes luttant pour le territoire. Derrière la rhétorique indignée du rebelle parlant au nom des dominés, Isabelle Baberis nous décrit finalement une bureaucratisation de l’antisystème, lequel s’efforce d’occuper les instances de pouvoir qui produisent les représentations culturelles dominantes. 

Par Romain Masson

Esprit critique et sarcastique qui essaye de penser en dehors des clous pour refaire le monde, sans se prendre (trop) au sérieux. Continue naïvement de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.

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