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Les enfants sauvages de Mayotte

Dans ce roman noir à cinq voix, l’écrivain Nathacha Appanah nous entraîne dans la cruelle réalité de l’île de Mayotte. On suit l’histoire de Moïse, jeune Mahorais recueilli à sa naissance à Mamoudzou par Marie, une infirmière venue de métropole, qui l’élève dans un univers protégé, loin des bidonvilles et des enfants de clandestins comoriens. Moïse va à l’école privée de Pamandzi, connaît par cœur « L’Aigle noir » de Barbara qu’il chante avec sa mère, lit et relit L’Enfant et la rivière d’Henri Bosco mais ignore d’où il vient et ne sait rien de ses parents biologiques. Sa quête d’identité se renforce avec l’adolescence au cours de laquelle, il se lie d’amitié avec Bruce, un chef de gang de 17 ans sans foi ni loi qui contrôle le bidonville de Kaweni rebaptisé Gaza. Une rencontre qui va transformer sa vie.

Natacha Appanah nous plonge dans la géographie mahoraise avec ses lagons, ses frangipaniers, ses manguiers et ses eucalyptus pour mieux décrire l’envers de la carte postale : les maisons fermées à double tour avec des grilles aux fenêtres, les bangas misérables et le quotidien du plus grand bidonville de Mayotte : «L’urine aigre des coins de rues, la vieille merde des caniveaux, le poulet qui grille sur des vieilles barriques de pétrole, l’eau de Cologne et les épices devant les maisons, la sueur fermentée des hommes et des femmes, le moisi du linge mou. Et ce bruit incessant qui couvre les pensées, les souvenirs, les rêves. La musique des voitures qui passent fenêtre ouverte, les cris des enfants qui jouent, les pleurs des bébés qui ont faim… »

On y croise le clientélisme, la lâcheté des hommes politiques, l’impuissance des policiers et des ONG dans un territoire dont on finit par oublier qu’il constitue le 101e département français… Tropique de la violence offre le spectacle glaçant de ces enfants, abandonnés par leurs parents après leur arrivée clandestine et livrés à eux-mêmes, une fois adolescents. Gagnés par le ressentiment, shootés au chimique, errant dans les rues, dépouillant les muzungus (étrangers), frappant, violant, tuant, ces mineurs isolés font régner la terreur — « Personne ne peut s’habituer à Gaza et cesser d’avoir peur » résume Bruce —, dans une spirale de la violence qui devient une façon d’exister et un mode de survie à l’issue bien souvent tragique.

Nathacha Appanah, Tropique de la violence, Gallimard, 2016

Chronique parue initialement sur Le Comptoir

Photo de une : Catherine Hélie © Éditions Gallimard

Par Romain Masson

Esprit critique et sarcastique qui essaye de penser en dehors des clous pour refaire le monde, sans se prendre (trop) au sérieux. Continue naïvement de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.

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